lundi 19 avril 2010

Rimbaud adulte quand le poète est bien mort


Rimbaud adulte : Retour sur la photo prise à Aden

Pourquoi cette photo (me) dérange-t-elle à ce point ? Est-ce parce qu’elle détruit l’image du Rimbaud adolescent, frondeur et révolté, si bien présent dans les deux photos de Carjat en 1971 et tel surtout qu’on le trouve dans sa poésie ?
Est-ce parce que la ressemblance n’est pas évidente puisqu’on ne peut pas y retrouver les yeux bleus évoqués par ses amis le plus proches ? On n’y voit pas non plus vraiment le visage « ovale » évoqué par son ami Delahaye. Cette photo semble montrer une tête plus large que celle que l’on découvre à la fois sur la vue prise aux environs d’Aden (à Scheick-Oman) ou sur l’autoportrait de 1883. (Mais le « roc brûlant d’Aden » a pu provoquer un amaigrissement rapide de l’Européen qui dit d’ailleurs souffrir de la chaleur).
Si cela ne met pas en cause l’authenticité qui semble garantie par une attente de publication et des recherches entreprises durant deux ans, en particulier pour identifier les autres personnes du groupe installé sur la perron de l’Hôtel de l’Univers tenu par l’Alsacien Jules Suel, à Aden, sans doute au début des années 1880, il faut revenir sur certains propos du biographe et chercheur Jean-Jacques Lefrère.
Dans son article intitulé « Un coin de table à Aden », paru dans Histoires littéraires, Lefrère, a insisté sur les points communs à plusieurs photos : « cette chevelure remarquablement dense » « descendant légèrement sur le front », « les oreilles similaires », « la moustache blonde », la bouche « aux lèvres épaisses ». Mais le biographe se ménage toutefois une porte de sortie en écrivant ensuite : « S’il ne s’agit pas de Rimbaud sur la photographie, il faut que ce soit un compatriote évoluant comme lui dans l’Aden des années 1880 (…), qui lui ressemblerait trait pour trait (…) »
En fait, rien de plus décevant que cette photo d’une affligeante banalité où apparaît un homme tout-à-fait ordinaire. Alors ce portrait symbolise le plus justement possible la triste réalité. Oui, cela signifie que, désormais, Rimbaud
le poète est bien mort. Lui succède l’adulte aventurier, le marchand d’armes et commerçant qui ne distingue pas dans son comportement des autres profiteurs du système colonial. On peut d’ailleurs s’étonner de l’intérêt disproportionné accordé ces deux dernières décennies à cette partie plutôt affligeante de la vie de Rimbaud qui n’est pas vraiment « parti » puisqu’il ne cesse de geindre et ses lettres sont de longues plaintes, surtout adressées à sa mère, dans les Ardennes. Il est vrai qu’avec ces ouvrages sur le Rimbaud d’Aden, d’Arabie, du Harar ou bien d’Abyssinie, inutiles pour la compréhension du Rimbaud poète, quoi qu’en disent ceux qui ont intérêt à affirmer « l’unité » de cette vie, certains ont pu, eux aussi, faire des affaires commercialement rentables.
A quand une photo du Rimbaud africain portant sa ceinture de lingots d’or ?

vendredi 16 avril 2010

Rimbaud adulte, une photo prise à Aden


RIMBAUD INATTENDU

Je cherchais depuis plusieurs jours par quels propos je pouvais inaugurer mon nouveau blog sur Rimbaud.
J'hésitais entre des réflexions sur l'immense bibliographie rimbaldienne, hélas souvent peu méthodique, qui s'enrichit depuis un siècle, tant au niveau des éditions de plus en plus pointues, des biographies qui font parfois une place à la rimbaldo-fiction, de l'iconographie en fait peu nouvelle et des essais de toutes sortes publiés dans des pays de plus en plus nombreux.
Je voulais aussi mettre en valeur les rimbaldiens francophones qui me semblent aujourd'hui importants, même si pour en faire une brève présentation, cela exige une recherche sérieuse, actualisée et fidèle.
L'actualité récente a choisi pour moi puisque vient d'être publiée une photo de Rimbaud adulte... déjà découverte en 2008. Tiens, tiens ! Exposée au Salon du livre ancien au Grand Palais de Paris, elle montre l'homme Rimbaud sur la terrasse de l'hôtel Univers à Aden. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il ne s'y sent pas heureux. Dans une lettre à sa famille du 22 septembre 1880, il écrit "qu'Aden est, tout le monde le reconnaît, le lieu le plus ennuyeux du monde". Il ajoute avec ironie : "après toutefois celui que vous habitez" !
J'avoue que je suis d'abord resté dans un doute profond tant j'avais du mal à imaginer les yeux bleus de Rimbaud dans ce cliché où ils paraissent si sombres.
Finalement et peu à peu, mes doutes se sont (presque) entièrement effrités quand j'ai réalisé que la transposition est évidemment difficile pour passer de la fameuse photo de Carjat datant de 1871 à cette photo qui aurait pu être prise à partir de 1880, date du premier séjour à Aden.
J'ajoute que j'ai des raisons toutes personnelles d'apprécier le travail des deux libraires "inventeurs", Jacques Desse et Alban Caussé, du moins du premier, pour la simple raison qu'il m'a fait l'honneur de me citer 5 fois dans l'index de son excellent ouvrage De la jeunesse chez Gallimard, écrit en 2008 avec Alban Cerisier. Il a en outre signalé dans le texte mes travaux sur plusieurs collections du même éditeur.
Je connais bien aussi les essais rimbaldiens de Jean-Jacques Lefrère qui utilise cette photo cette semaine en couverture de son dernier livre rimbaldien : Arthur Rimbaud Correspondance posthume 1891-1900, récemment paru chez Fayard.
Je m'étonne d'ailleurs que l'auteur s'intéresse aujourd'hui au mythe qui s'échafaude dès cette décennie, mythe qu'il a combattu dans sa monumentale biographie. Pour moi, la seule lettre qui m'émeut dans cette période est celle de Germain Nouveau qui écrit à Rimbaud depuis Alger, en ignorant sa disparition depuis deux ans, le 12 décembre 1893, en signant "ton vieux copain d'antan bien cordial" !